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http://www.regards.fr/idees-culture/article/2022-l-etrange-defaite-qui-vient#comments

 

L'étrange défaite qui vient

Par Alain Bertho

Lundi 3 Mai 2021

Pour Marc Bloch, auteur de l'Etrange Défaite, la cause de la débâcle du mois de juin 1940 n’était pas seulement militaire mais d’abord politique. De la même façon, le désastre annoncé du printemps 2022 n’est pas seulement de nature électorale. La débâcle de la démocratie se construit depuis des mois par une sorte de capitulation rampante et générale face à l’extrême droite.

« Un jour viendra, tôt ou tard, où la France verra de nouveau s’épanouir la liberté de pensée et de jugement. Alors les dossiers cachés s’ouvriront. Les brumes, qu’autour du plus atroce effondrement de notre histoire commencent, dès maintenant, à accumuler tantôt l’ignorance et tantôt la mauvaise foi, se lèveront peu à peu », ainsi s’ouvre l'Etrange Défaite écrite par Marc Bloch au lendemain de la capitulation de l’armée française au mois de juin 1940. « À qui la faute », se demande-t-il. Quels mécanismes politiques ont conduit à ce désastre et à l’effondrement d’une république ? Si les militaires, et surtout l’état-major, sont aux premières loges des accusés, nul n’échappe à l’implacable regard de l’historien, ni les classes dirigeantes « qui ont préféré Adolf Hitler au Front Populaire », ni la presse mensongère, ni le pacifisme munichois, ni la gauche qui n’a pas eu besoin de ses adversaires pour ensevelir ce Front Populaire qui fit si peur aux bourgeois.

Les brumes, l’aveuglement et la soumission passive aux récits des futurs vainqueurs ont conduit inexorablement à une capitulation anticipée. Comment ne pas y reconnaître la logique des moments sombres que nous vivons sidérés.

Sidérés, nous le sommes à coup sûr quand il faut attendre six jours pour qu’une menace de sédition militaire signée le 21 avril 2021 par une vingtaine de généraux en retraite, mais aussi par de nombreux officiers, commence à faire un peu réagir.

Sidérés, nous le sommes par la légèreté de la réponse gouvernementale. Un tweet de la ministre des armées ne parle que de l'irresponsabilité de généraux en retraite. Pour Florence Parly, le soutien que leur apporte Marine Le Pen reflète une méconnaissance grave de l’institution militaire, inquiétant pour quelqu’un qui veut devenir cheffe des armées. N’y aurait-il à voir que de l’irresponsabilité militaire et de l’incompétence politique ?

Il faut attendre Lundi 26 Avril 2021 pour qu'Agnès Runacher, secrétaire d'état auprès du ministre de l'économie et des finances, s’avise que le texte a été publié jour pour jour soixante ans après l’appel des généraux d’Alger.

En parlant de quarteron de généraux en charentaises, elle semble considérer que la simple paraphrase d’une expression de l’allocution de Charles de Gaulle du 23 avril 1961 suffira à protéger la démocratie. Ce dernier, plus martial, en uniforme, parlait surtout de putsch et d’un groupe d’officiers ambitieux et fanatiques.

Sidérés, nous le sommes par le silence persistant, cinq jours après la publication du texte factieux, de l’essentiel des leaders de la droite, du centre, de la gauche et des écologistes.

Sidérés, nous sommes encore de l’isolement de ceux qui appellent un chat un chat, comme Éric Coquerel, Benoît Hamon ou Jean Luc Mélenchon. Ce dernier rappelle au passage que l’article quatre cent treize du code pénal prévoit cinq ans d’emprisonnement et soixante quinze mille euros d’amende pour provocation à la désobéissance des militaires.

Sidérés, nous le sommes enfin, pendant une semaine, de la banalisation de l’événement par des médias pourtant prompts à se saisir du buzz des polémiques. Dimanche 25 Avril 2021, Radio Monte Carlo (RMC), dans les Grandes Gueules, n’hésite pas à présenter l’appel sur fond de Marseillaise, à moquer la gauche indignée, en citant Jean Luc Mélenchon et Éric Coquerel, et à débattre longuement avec l’initiateur du texte, Jean-Pierre Fabre-Bernadac.

Jack Dion, ancien journaliste de l'Humanité, entre 1970 et 2004, n’hésite pas à écrire dans Marianne du Mercredi 28 Avril 2021 que « malgré ses relents putschistes, la tribune des anciens généraux met le doigt là où cela fait mal ». Il faut croire donc que cet appel factieux et menaçant ne fait pas polémique après l’appel à l’insurrection de Philippe de Villiers dont on oublie qu’il est le frère aîné d’un autre général ambitieux, Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées de 2010 à 2017.

Qui sont donc les ennemis que ces militaires appellent à combattre pour sauver la patrie ? Qui sont les agents du délitement de la France ? Le premier ennemi désigné reprend mot pour mot les termes de l’appel des universitaires publié le premier novembre 2020 sous le titre de Manifeste des Cent, « un certain antiracisme qui veut la guerre raciale au travers du racialisme, de l’indigénisme et des théories décoloniales ». Le second ennemi est « l’islamisme et les hordes de banlieue qui veulent soumettre des territoires à des dogmes contraires à notre constitution ». Le troisième ennemi est constitué par « ces individus infiltrés et encagoulés qui saccagent des commerces et qui menacent ces mêmes forces de l’ordre, dont ils veulent faire des boucs émissaires ».

Chacun reconnaîtra facilement les islamo-gauchistes, les séparatistes et les Black Blocs, ces épouvantails stigmatisés, dénoncés et combattus par le pouvoir comme par une partie de l’opposition. Ce texte a au moins une vertu. Il identifie clairement la nature fascisante des diatribes de Jean-Michel Blanquer, de Gérald Darmanin et de Frédérique Vidal. Il renvoie à leur responsabilité ceux qui gardent le silence, qui organisent le débat public autour de ces thématiques sur la scène médiatique, qui s’abstiennent à l'assemblée nationale sur des textes de loi à la logique islamophobe, quand ils ne votent pas pour, et qui signent des tribunes universitaires pour réclamer une police de la pensée. Il renvoie à ses responsabilités le bureau national du Parti Socialiste qui, dans sa résolution du Mardi 27 Avril 2021, persiste à affirmer « qu’il serait absurde de chercher à nier ces sujets qui nous font face, comme ces minorités agissantes qui prônent la désaffiliation républicaine ».

Baromètre incontesté des dérives intellectuelles, l’omniprésent Michel Onfray, aujourd’hui obsédé par la décadence de la France, ne partage-t-il pas le diagnostic des factieux ? Sa sentence du Mardi 27 Avril 2021 dans la matinale d’Europe Un, « l’intérêt de l’islamo-gauchisme est de détruire la nation, la souveraineté nationale, la France, l’histoire de France et tout ce qui constitue la France », est immédiatement reprise par Valeurs Actuelles.

Quelques jours plus tôt, dans une envolée digne de Gérald Darmanin, il assénait au Point que « nous avons un seul problème en France, c’est que la loi n’est pas respectée ». Mais de quelle loi parle Michel Onfray quand il ajoute, à propos du verdict en appel du procès des jeunes de Viry-Châtillon, « il y a des personnes auxquelles nous disons qu’elles font peut-être partie de celles qui auraient pu tuer, mais la preuve n’est pas faite, nous ne sommes pas sûr que ce sont elles, elles peuvent rentrer chez elles et l’affaire est terminée pour elles ». Pour Michel Onfray, le scandale n’est pas la mise en accusation délibérée d’innocents par une police en quête désespérée de coupables mais un principe de droit, la présomption d’innocence elle-même.

Voilà où nous en sommes. Voilà pourquoi il est pour beaucoup si difficile de se scandaliser d’un appel factieux quand les ennemis désignés sont ceux-là même qui sont désignés à longueur d’antenne et de déclaration politique dans ce désastreux consensus républicain réunissant l’extrême droite, la droite et une partie de la gauche.

Chacun y va de sa surenchère. Anne Hidalgo enjoint les écologistes d’être au clair avec la république à propos de la laïcité et Yannick Jadot demande de sortir de toute naïveté et de toute complaisance, pour combattre l’islam politique, proposant de contrôler les financements des associations et de renforcer tous les dispositifs sur le contrôle des réseaux sociaux.

La discussion et le vote de la loi contre le séparatisme, puis les débats hallucinants sur l’organisation des réunions non mixtes de l’Union Nationale des Etudiants de France (UNEF) nous en a fourni un florilège. Pour le communiste Stéphane Peu comme pour le socialiste Olivier Faure, la question n’est pas de combattre sur le fond la notion de séparatisme, mais de rester dans une loi équilibrée qui renforce la république et d’éviter la surenchère.

L’un comme l’autre et comme nombre de députés de leurs groupes, s’abstiendront lors du vote à l’assemblée nationale. Seul le Mouvement de la France Insoumise (MFI) a sauvé l’honneur et dénoncé, notamment par la voix de Clémentine Autain dès le 16 février 2021, « une loi qui ouvre la boîte de Pandore pour des idées qui stigmatisent et qui chassent les musulmans et qui nous tire vers l’agenda de l’extrême droite ».

Si le débat parlementaire gomme un peu les aspérités, l’affaire des réunions non mixtes de l’UNEF est l’occasion d’un déferlement de sincérité imbécile. On n’en attendait pas moins de Manuel Valls qui s’empresse de poser l’argument clef de la curée, « les réunions racialisées légitiment le concept de race ». Le lendemain Marine Le Pen le prend au mot et réclame des poursuites contre ces actes racistes. Anne Hidalgo apporte sa voix contre une pratique qu’elle considère comme très dangereuse au nom de ses convictions républicaines. Olivier Faure, moins équilibré que sur la loi contre le séparatisme, renchérit contre une dérive incroyable.

Quelle dérive, tout simplement l’idée que sont légitimes à parler du racisme les seules personnes qui en sont victimes, alors que c’est l’inverse qu’il faut chercher. Dominés restez à votre place, nous parlerons pour vous. Aimé Césaire, dans sa lettre à Maurice Thorez, dénonçait ce qu’il nommait le fraternalisme, « un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la raison et le progrès. C’est très exactement ce dont nous ne voulons plus, car nous ne pouvons donner à personne délégation pour penser pour nous ».

Olivier Faure revendique un universalisme que ne renierait pas le candidat communiste au premier tour des élections présidentielles, Fabien Roussel, pour qui les réunions segmentées selon la couleur de sa peau, sa religion ou son sexe, divisent le combat. Le Parti Communiste Français (PCF) n’hésite pas à défendre en théorie l’UNEF tout en se joignant le cœur réactionnaire des condamnations de ses pratiques.

Audrey Pulvar cherchant peut-être un compromis dans la présence maintenue mais silencieuse d’un blanc dans une réunion de personnes racisées, se prend une volée de bois vert du chœur des bonnes âmes universalistes. La dilution dans l’universel est bien une façon de se perdre, comme l’écrivait encore Aimé Césaire en 1956.

Ce chœur hystérisé, rien ne le fera taire, ni le rappel élémentaire d’Éric Coquerel que les groupes de parole sont vieux comme le monde, comme le mouvement féministe, comme les alcooliques anonymes, ni la prise du conscience de l’énormité morale, politique et juridique des positions prises ainsi dans une émotion révélatrice.

Refuser de comprendre que la parole des dominés a besoin de se constituer à l’abri des dominants, c’est nier, de fait, la domination. Ce déni de la domination, et de sa violence, est une violence supplémentaire infligée à ceux qui la subissent.

Au passage, une partie de la gauche a par ailleurs perdu un repère simple en matière de liberté, la liberté de réunion. Elle n’est plus une liberté si elle est sous condition de surveillance par une présence hétérogène, à quand les réunions de salariés avec présence obligatoire du patron, les réunions de femmes avec présence obligatoire d’un homme, les réunions d’étudiants avec présence obligatoire d’un professeur, les réunions de locataires avec présence obligatoire du bailleur et les réunions d’antiracistes avec présence obligatoire d’un raciste ?

Ces héritiers d’une longue tradition politique liée aux luttes sociales révèle ainsi leur déconnexion avec les actuelles mobilisations, celles qui, de Me Too à Black Lives Matter, ébranlent le monde et nous interrogent sur quelle humanité nous voulons être au moment où notre survie est officiellement en question. Ces mouvements de fond martèlent, soixante quatorze ans après Aimé Césaire, que « l’heure de nous-mêmes a sonné ».

Nul doute, hélas, que ce qui fait ainsi dériver des femmes et des hommes issus de la gauche, c’est le poids pas toujours avoué, mais prégnant et souvent irrationnel, de l’islamophobie. Cette adhésion générale à un complotisme d’état touche plus fortement les espaces partisans, voire universitaires, que le monde associatif. Nous avons pu le constater lors de la dissolution du Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF) à la fin de l’année 2020 quand la fermeté des protestations de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) ou d’Amnesty international n’a eu d’égale que la discrétion de la gauche politique.

La palme du mois d’avril 2021 revient sans conteste à Caroline Fourest qui lors du lancement des États Généraux de la Laïcité a pu déclarer sans frémir que « ce mot islamophobie a tué les dessinateurs de Charlie Hebdo et il a tué le professeur Samuel Paty ».

Voilà ou nous en sommes. La menace d’une victoire du Rassemblement National ne se lit pas que dans les sondages. Elle se lit dans les renoncements. Elle s’enracine dans la banalisation voire le partage de ses thématiques disciplinaires, de ses émotions islamophobes et de son vocabulaire.

Il faut vraiment vivre dans une bulle, au rythme de réseaux sociaux hégémonisés par l’extrême droite, loin des réalités des quartiers populaires, pour considérer que l’islam et les réunions non mixtes sont les causes premières du délitement des relations collectives et politiques dans ce pays.

Quelle république, quelle démocratie et quelle liberté défend-on avec ces passions tristes ? Depuis plus d’un an, la réponse gouvernementale à l’épreuve sanitaire les a réduites à l’état de fantômes. L’état d’urgence sanitaire est reconduit de vague en vague de contamination. Notre vie est bornée par des contrôles, des interdictions et des attestations. Les décisions qui la règlent sont prises par quelques-uns dans le secret délibératif du conseil de défense. Nous vivons suspendus aux annonces du président et de quelques ministres et, de plus de plus en plus, du président seul, autoproclamé expert omniscient en gestion de pandémie. Nous n’avons plus prise sur notre vie sociale, sur nos horaires, sur notre agenda et sur notre avenir même très proche. Nous n’avons plus de lieu de délibération, ces lieux qui des clubs révolutionnaires de 1789 aux ronds-points des Gilets Jaunes, en passant par la Place Tahrir et la Puerta Del Sol en 2011 sont l’Acide Désoxyribo Nucléique (ADN) de la démocratie.

La violence de la menace létale mondiale que font peser sur nous le coronavirus et ses variants successifs nous fait espérer que cette épreuve prendra fin et que la parenthèse se refermera. Comme dans une période de guerre, cet espoir toujours déçu se renouvelle sans fin à chaque annonce moins pessimiste et à chaque communication gouvernementale sur les terrasses jusqu’à la déception suivante. Cette précarité sans fin est un obstacle collectif à la résistance démocratique et à la critique sociale, idéologique et opératoire de cette période qui s’ouvre et sera sans doute durable. C’est bien dans ce manque politique douloureux que s’engouffrent tous les complotismes de Qanon à l’islamophobie d’état.

Depuis le printemps 2020, les partis d’opposition ont cessé d’être dans l’élaboration et la proposition politique en lien avec la situation sanitaire. Le monologue du pouvoir ne provoque plus sporadiquement que des réactions, jamais d’alternative stratégique ni sur la réponse hospitalière, ni sur la stratégie vaccinale, ni sur l’agenda des restrictions sociales. Même l’absence de publication, des semaines durant au début de l’année 2021, des avis du conseil scientifique n’émeut pas des politiques beaucoup plus préoccupés par les réunions non mixtes de l’UNEF.

L’Association pour la Taxation des Transactions financières et pour l’Action Citoyenne (ATTAC) n’est pas beaucoup plus proactive malgré la publication sur son site au mois de novembre 2020 d’un texte tout à fait pertinent de Jacques Testard sur la démocratie sanitaire. En général les think tanks sont plutôt discrets. L’Institut Montaigne est silencieux sur la stratégie sanitaire tout comme la Fondation Copernic qui n’y voit pas l’occasion de mettre à l’endroit ce que le libéralisme fait fonctionner à l’envers. Si le think tank Économie Santé des Échos déplore le manque de vision stratégique sanitaire, seule Terra Nova semble avoir engagé un véritable travail, une cinquantaine de contributions et de propositions sur l’organisation de la rentrée scolaire du Lundi 26 Avril 2021 et des propositions sur la stratégie vaccinale.

Pourquoi cette inertie collective sur les choix stratégiques, ce ne sont pas les sujets qui manquent tant la stratégie gouvernementale ressemble à tout sauf à une stratégie sanitaire. Sur le fond, aucun débat n’est ouvert sur le choix entre stratégie de cohabitation avec la maladie ou d’éradication virale. Ce débat aurait eu le mérite d’éclairer les incohérences gouvernementales comme la communication sur la stratégie pour tester, tracer et isoler, de 2020 qui n’a été suivie d’aucun moyen opérationnel et humain nécessaire à sa mise en œuvre. Il aurait permis de discuter une stratégie vaccinale entièrement fondée sur l’âge et donc sur la pression hospitalière et pas sur la circulation active du virus et la protection des métiers à risque. Cette stratégie a fait battre des records vaccinaux dans des territoires aux risques faibles et elle a laissé à l’abandon les territoires les plus touchés par la surmortalité comme le département de la Seine-Saint-Denis.

Pourquoi cette inertie collective sur la démocratie sanitaire, les appels dans ce sens n’ont pourtant pas manqué. Il y avait les recommandations du conseil scientifique dès le mois de mars 2020, le texte de Jacques Testard, un article de Conversation du mois de juin 2020 et l’excellent tract de Barbara Stiegler, « de la démocratie en pandémie », paru chez Gallimard au mois de janvier 2021 et assez bien relayé. Des propositions, voire des expérimentations, en termes de délibération et de construction collective des mesures sanitaires territorialisées, des contre expertises nationales basées sur des avis scientifiques et une mobilisation populaire auraient sans doute mobilisé de façon positive la polyphonie des exaspérations. On a préféré laisser réprimer la mobilisation lycéenne pour de vraies mesures sanitaires au mois de novembre 2020.

Bref la construction de masse d’une alternative à l’incapacité autoritaire du pouvoir aurait pu et pourrait encore donner corps et usage à la démocratie, aujourd’hui désarticulée, qu’il nous faut essayer de défendre, et elle pourrait incarner la république dans des exigences sociales et une puissance populaire sans lesquelles elle risque toujours de n’être qu’un discours de domination.

Entre cet étouffement démocratique de masse et l’immensité des choix de société suggérés au quotidien par la crise sanitaire, le grain à moudre ne manque pas pour des courants politiques héritiers d’une tradition émancipatrice. Leur responsabilité est immense quand l’humanité est mise au pied du mur de sa survie et de l’idée qu’elle se fait d’elle-même. Mais ces partis préfèrent eux aussi considérer la situation sanitaire comme une simple parenthèse à refermer, se projetant sur les échéances de 2022 comme pour oublier 2020 et 2021. Il est ahurissant de penser que, après quatorze mois de pandémie, la politique sanitaire ne soit pas au centre des élections territoriales de ce printemps, sinon pour une question d’agenda.

En rêvant d’une autre élection, comme d’autres ont rêvé d’un autre monde, la gauche permet tout simplement au président en exercice de s’exonérer de son bilan dramatique, un système de santé et des soignants mis en surchauffe des mois durant, une mise en suspens de milliers de soins parfois urgents, des dizaines de milliers de cas de coronavirus long, plus de cent mille morts, des territoires et des populations délibérément sacrifiés, des inégalités devant la mort et la maladie largement calquées sur les inégalités sociales et les discriminations, une vie sociale dévastée, une démocratie en miettes et une faillite biopolitique structurelle.

Comment lui en faire porter la responsabilité si on ne peut lui opposer aucune alternative ? Le pouvoir s’en réjouit d’avance et, renversant la charge de la preuve, semaine après semaine, somme chacun de présenter un bilan sur l’agenda qu’il déroule sans rencontrer beaucoup de résistance, les politiques sécuritaires et l’islamophobie d’état. Or, ce concours électoraliste du prix de la laïcité, de la condamnation de l’islamisme et de la condamnation des formes contemporaines de lutte contre les discriminations, nous savons qui en sera la championne incontestée. Elle en maîtrise à merveille les thématiques, le vocabulaire comme la véhémence.

Voici ce que les sondages, jour après jour, mesurent et nous rappellent. Dans ces conditions, l’absence de dynamique unitaire à gauche n’est pas la cause de la défaite annoncée, elle est déjà le résultat d’une perte majoritaire de boussole politique, le résultat d’une sorte d’évitement du réel et le résultat d’un abandon.

L’étrange défaite du mois de juin 1940 a pris racine dans le ralliement des classes dirigeantes à la nécessité d’un pouvoir policier et discriminatoire. Nous y sommes. L’étrange défaite s’est nourrie de la pusillanimité d’une gauche désertant les vrais combats pour la démocratie, de la défense de l’Espagne républicaine au barrage contre un racisme aussi déchaîné qu’expiatoire. Nous y sommes sur les enjeux de notre temps. L’étrange défaite a été la fille du consensus munichois et de la capitulation anticipée. Nous y sommes. L’étrange défaite a été suivie de la mort d’une république. L’appel militaire du 21 avril 2021 en fait planer la menace.

À l’exceptionnalité de la période traumatique qui bouleverse depuis quatorze mois en profondeur nos repères politiques, sociaux et vitaux, s’ajoute l’exceptionnalité de l’échéance institutionnelle du printemps 2022. Il est dérisoire d’y voir la énième occasion de porter un message minoritaire, dérisoire de donner le spectacle d’une querelle d’egos et dérisoire de jouer à qui sera responsable de la défaite. Le salut ne sera pas dans un compromis défensif sans principe, mais dans un sursaut collectif d’ambition.

Il est temps de prendre la mesure du temps que nous vivons, car il est toujours temps de résister. Comme concluait Marc Bloch au mois de septembre 1940, « peut-être est-ce une bonne chose d’être ainsi contraints de travailler dans la rage. Est-ce à des soldats qu’il faut, sur un champ de bataille, conseiller la peur de l’aventure ? Notre peuple mérite qu’on se fie à lui et qu’on le mette dans la confidence ».

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